lundi 15 juin 2026
Immigration. Lex Koller (LFAIE) et résidences secondaires : ce que le débat du 14 juin a oublié
par Yossof Zekrya, LIVIN'CRANS
On croyait voter sur une « immigration de masse ». En réalité, derrière la Suisse à dix millions se cache une autre question, rarement assumée dans le débat public : comment les règles comme la Lex Koller (LFAIE), l’accès au séjour et la peur de l’immigration redessinent silencieusement l’avenir de nos résidences secondaires et de nos stations alpines ?D'aucuns me taxeront de nombriliste mais, au-delà de mon égocentrisme latent, j'ai une fâcheuse inclinaison à balayer soigneusement et uniquement devant ma montagnarde porte.
Comme tout suisse, la votation du 14 juin m'a laissé longtemps indécis.
Je ne me sens en rien issu de l'immigration, comme se plaisent à qualifier certains de nos voisins tricolores, je suis né ici il y a si longtemps que même ma substantifique moelle en oublie parfois son origine.
Je suis né ici à une époque où la xénophobie des imbéciles n'avait que les Italiens à se mettre sous la dent et même le plus ignorant d'entre eux, scrutant mon faciès, n'aurait pu me confondre avec mes chers amis transalpins, fussent-ils originaires du fin fond de la botte italique.
A une époque où mon père, le vénérable Dr Zekrya, rêvait d'en finir avec son doctorat pour recouvrer la douceur de vivre de son pays.
Le destin en a décidé autrement.
Il aura passé sa vie en Suisse avec la nostalgie de son Afghanistan natal.
Il est devenu suisse parce qu'il n'a pas eu le choix.
Je suis né afghan avec une âme profondément helvète.
Je suis né musulman et ai été cadré par une scolarité catholique apostolique romaine pour, au fil de mon existence, devenir un parfait mécréant.
Mon pays, c'est le Valais.
Je n'y ai jamais fait quelque effort d'intégration, j'en fais partie.
Il y a en moi une immanence valaisanne.
La même que celle qui anime l'ami Pipeau Kittel, ce génial petit black à l'accent anniviard à couper au couteau, et dont la Mégane a, cette année, enlevé le titre dans la troisième catégorie de la finale cantonale des combats de reines.
Cette préface consommée, je te disais donc, honorable lecteur, ma profonde indécision relative à la votation du 14 juin et mon obsession quasi maladive de ne m'occuper que de mon propre paillasson.
Et comme tu le sais, mon dada, c'est l'immobilier.
Plus précisément l'immobilier résidentiel dit "de montagne".
Quel impact aurait eu l'acceptation de l'initiative de l'UDC sur le marché des résidences secondaires dans mon microcosme ?
Pour un professionnel spécialisé dans les transactions à Crans-Montana, plafonner la population à dix millions implique un paradoxe saisissant : jamais l'attractivité de notre destination n'a été si vive et jamais les verrous juridiques qui menacent de museler mon secteur n'ont été si méconnus.
Considérées comme un havre de stabilité face aux incertitudes exogènes, les grandes stations valaisannes ont toujours eu la faveur d'une clientèle internationale à fort potentiel.
Preuve en est, trois exemples concrets.
Parlons d'abord du Royaume-Uni. La longue procédure du Brexit et la refonte du statut de résident non-domicilié outre-Manche avaient déjà poussé les fortunes britanniques vers Verbier et, dans une plus modeste mesure, sur le Haut-Plateau.
Ensuite, la première banque du pays note que, depuis quelques mois, les dérives de la politique américaine, couplées à l'acquisition stratégique de CMA par le géant Vail Resorts, ont attiré l’attention du Nouveau Monde sur Crans-Montana.
L'UBS ne s'y trompe pas : le seul établissement nanti de reins suffisamment solides pour affronter la montagne d'écueils juridico-politiques n'entend pas laisser s'échapper la manne financière que représentent ces richissimes Américains désireux d'amarrer leur fortune et leur destin à notre havre helvétique.
Enfin, aujourd'hui déjà, en France, l'ombre d’une percée de la gauche présage une nouvelle vague d’exilés fiscaux.
Pourtant, un vent d'illusions flotte sur cette dynamique.
En effet, beaucoup imaginent que la Suisse, fidèle à sa tradition d'accueil des capitaux, saura toujours ouvrir une porte dérobée aux fortunés de la planète.
La réalité constitutionnelle du texte de l'UDC soumis au peuple était cependant plus arithmétique et plus rigide.
Comme le révèlent ses farouches opposants, un "oui" aurait contraint la Confédération à dénoncer l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne dès le seuil critique des 10 millions atteint.
Pour les riches Européens, la fin de ce droit automatique au séjour aurait signifié un basculement immédiat dans le régime hautement restrictif des États tiers, celui-là même qui régit aujourd’hui les citoyens américains ou britanniques.
Comme c'était le cas dans les années 90 où plusieurs de mes clients "forfaitaires" ont dû attendre de vieillir pour venir s'installer sur le Haut-Plateau.
Car, d'expérience, je sais que ce régime n'a rien d'une formalité administrative.
Il impose une barrière d'âge fatidique, fixée à cinquante-cinq ans pour les rentiers passifs, fermant de facto la porte à toute une tranche de jeunes entrepreneurs de la tech ou de la finance qui dynamise le marché immobilier des destinations alpines prisées.
Et ce d'autant plus qu'il ne repose sur aucun droit, mais sur le bon vouloir discrétionnaire des autorités.
Si le Valais a pu parfois se montrer conciliant, la Berne fédérale applique une doctrine d'une extrême sévérité pour éviter tout commerce de permis de séjour.
Les statistiques du Secrétariat d’État aux migrations sont à ce titre implacables : le canton n’accorde, bon an mal an, qu’une vingtaine d'autorisations exceptionnelles au titre de l’intérêt public majeur pour les ressortissants extra-européens.
Face à l'afflux potentiel de clients français, belges ou allemands privés de la libre circulation, ce goulot d'étranglement administratif aurait saturé instantanément.
Le piège d'une Suisse à dix millions résidait précisément là.
En espérant protéger le pays d'une immigration de masse, ce texte aurait pu tarir, par simple effet de ricochet légal, l’immigration de prestige qui fait la prospérité de nos stations.
L’instabilité du monde restera le carburant de notre attractivité, mais il serait dangereux d'oublier que la clé de notre succès réside avant tout dans la fluidité et la prévisibilité de nos institutions.
A l'aube des années 70, à la demande de son ami, le regretté Dr Richon, un chirurgien afghan formé à Lausanne, quittait la clinique de La Source pour venir s'installer à Sion.
Le Dr Zekrya, ma mère, ma soeur et moi-même représentions pratiquement les seuls basanés du Vieux Pays. Les seuls non racisés non indigènes, comme disent - il faut bien appeler un chat un chat- les insupportables wokistes que j'exècre.
Aujourd'hui, quand je descends dans le chef-lieu valaisan dont j'ai embrassé la bourgeoisie depuis bientôt 50 ans, nier que sa population s'assimile à celle de la gare de Lyon relèverait plus de l'aveuglement que d'une légère myopie.
Ma sédunoise et chérie capitale a changé et force m'est d'admettre le cuisant échec des politiciens de mon pays en matière d'immigration.
Et l'acceptation de l'initiative de l'UDC n'y aurait rien changé.
Fort dépité de ce constat, devant ma petite porte immobilière, je balaie et, en mon âme et conscience, j'ai voté.
LIEN
LFAIE, loi fédérale sur l’acquisition d’immeubles par des personnes à l’étranger