mercredi 13 mai 2026
Immobilier. Choisir ses clients : la leçon d'Ondine
par Yossof Zekrya, LIVIN'CRANS
Dans le courtage, j’ai appris une chose avec un cocker spaniel : refuser un client vaut parfois mieux que conclure une vente. Un courtier professionnel doit aussi choisir ses clients. Ce n'est pas un luxe, c'est une hygiène professionnelleIl est là, assis en face de moi, soigné, ripoliné comme un dandy.
Le col, relevé à la Cantona, de son immaculée Ralph Lauren consciencieusement étreinte par le H aisément identifiable de sa ceinture.
Un 501 repassé et petites pompes sur mesure à talonnettes complétaient l'élégance ostentatoire de mon interlocuteur du jour.
La taille de son chrono Royal Oak Offshore "The Beast" - dont le boîtier et le bracelet devaient peser, à eux deux, plus lourd que la chaîne à vélo en or qui enceint le cou de Jay-Z - me parut incongrue sur son frêle poignet.
À ses pieds, un joli cocker spaniel calme, placide.
Ondine.
Comme tout être humain, j'ai des faiblesses.
La haute horlogerie et mon amour pour les animaux en font partie.
Alors que la conversation immobilière allait bon train, Ondine s'ébroua, s'étira et s'éloigna imperceptiblement de la cheville de son maître.
Le dandy tira aussitôt sur la laisse les reliant avec une brutalité inouïe, avant de lever la main et de frapper cette pauvre bête comme le ferait un cuisinier italien pour attendrir une escalope milanaise.
Sous la table, j’aperçus le chien aplati, recroquevillé, avant même que la main indigne ne s’abatte sur son dos, preuve que son maitre était coutumier du fait.
La scène me choqua tellement que j’en restai pantois.
Je poursuivis tant bien que mal le dialogue avec la brute… et trouvai, à contrecœur, chaussure à son pied.
Le lendemain matin, le bourreau, accompagné de son fidèle souffre-douleur, m'invitait à boire le café.
Rebelote : pour le même motif et avec la même violence, la main fondit sur la gracile échine de la pauvre bête.
S'en fut trop pour votre serviteur.
Je m'emportai. "P*tain, regarde-moi bien : lève encore une fois la main sur ton chien et je te jure que jamais tu n'achèteras cet appart."
Tu l'auras compris, cher lecteur : j'ai réalisé cette vente plus pour honorer mon mandat avec le propriétaire que par passion pour l'acquéreur.
Rétrospectivement, j'aurais dû m'écouter et l'éconduire sur-le-champ.
D'autant que ce 4,5 pièces, fraîchement tombé dans mon escarcelle, aurait facilement trouvé preneur.
Négociation compliquée.
Signature terne et sans réelle joie de ma part.
Prise de possession maussade.
Alors que je m'apprêtai à clore ce dossier, les ennuis commencèrent.
Le concierge de l'immeuble vint me voir à l'agence.
Tout sauf un geignard, ce concierge.
Un besogneux, un serviable, un gentil, bien-aimé de tous les copropriétaires.
L'indélicat lui faisait la vie dure.
Ignoblement dure.
Le traitant comme un vil domestique, parlant grossièrement à son épouse, salissant volontairement les communs juste pour les "charger".
J'appelai l'irrévencieux.
- C'est un menteur, m’a‑t‑il rétorqué avec assurance.
Je vous fais grâce la suite du feuilleton car là n'est pas mon propos.
Disons simplement que ma première impression, le jour où il avait frappé son chien, s’est vérifiée, amplifiée, car j'appris bien plus tard qu'il n'avait jamais cessé de violenter Ondine.
Et, accessoirement, son épouse.
De toute amertume, il faut tirer la leçon.
Et de cette consternante expérience, j'aurais appris l'importance de la sélection des profils dans notre métier.
Certes, le client a le droit de choisir son courtier.
Mais le courtier a aussi le devoir de choisir ses clients.
Pas par snobisme.
Juste par hygiène professionnelle, et par respect pour les projets qu’il accepte d’accompagner.
J’ai quatre Maine Coons à la maison mieux traités que les chats de l'Egypte ancienne.
Les animaux de compagnie devraient tous pouvoir choisir leur maître.
Les courtiers, leurs clients.
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